« Je déteste faire le ménage », « Je suis incapable de ranger chez moi » : oui mais… comment expliquer ce sentiment de bien-être après une bonne séance de ménage ? Les psys sont formels : faire le ménage chez soi, c’est faire le ménage en soi. Pourquoi se sent-on « mieux » après avoir fait le ménage ? Pourquoi est-on fée du logis ou au contraire complètement désinvesti ? Comment gérer la pression de la société sur l’image que notre intérieur renvoie ?

Coup de balai sur les préjugés et voyage au pays où le balai est encore roi.

Quand les beaux jours reviennent… on se prend à rêver de nature, de soleil, de week-end, de vacances… le printemps est là, et bien là ! Mais qui dit printemps dit aussi grand nettoyage : les traditions ont la vie dure et chaque année, à la sortie de l’hiver, nos magazines se font une joie de nous le rappeler :

« Mode d’emploi pour un ménage de printemps efficace »
« Les 12 étapes du grand nettoyage de printemps »
« Liste + Planning pour le ménage de printemps »
« Les 15 commandements du ménage de printemps »

Certains trépignent d’impatience, d’autres voudraient remettre à demain : pas envie, pas le temps, pas besoin… il est parfois bien difficile de s’y mettre ! Et pourtant, il faut se rendre à l’évidence : on se sent souvent beaucoup « mieux » après une bonne séance de ménage. Après le labeur et de l’huile de coude suit un sentiment de satisfaction, de jubilation même à la vue de son intérieur propre, rangé, parfait !

« Après mon ménage, je me sens bien, en sécurité, comme neuve, j’adore ! » assure une jeune quarantenaire sur un blog. La satisfaction du travail accompli ? Sans doute. Et plus encore celle d’avoir relevé un petit challenge physique et surtout… mental.

homme qui fait le ménage

Un homme heureux de faire le ménage (si si, ça existe)

Ces sentiments contradictoires de corvée et de plaisir nous font toucher du doigt le paradoxe du  ménage : peu d’entre nous aiment ça et pourtant, nous sommes nombreux à ressentir une forme de bien-être après « une bonne séance de ménage » !

Comment la façon dont on fait (ou pas) le ménage révèle-t-elle notre profil psychologique ? Le ménage serait-il vraiment la nouvelle thérapie du 21ème siècle ? Quelles sont les nouvelles tendances autour du ménage et sont-elles aussi bienveillantes qu’il y paraît ?

Commençons par un petit retour en arrière du temps de l’âge d’or des ménagères :
Jusque dans les années 1960, chaque ménagère avait une mission dans la vie : avoir un chez-soi propre, ordonné et socialement acceptable. Des normes encadraient ce qui était considéré comme une maison propre et présentable, car oui : il fallait son chez-soi soit propre ET que cela se voit. Il n’y avait à l’époque pas de véritable dimension psychologique ni de souci d’accomplissement personnel : il fallait que le ménage soit fait… et puis c’est tout. Ah et bien sûr, ce rôle était traditionnellement dévolu aux femmes sans que cela ne pose question à personne.

balai

Youpi, c’est ma journée balayage !

Les décennies suivantes ont vu les mœurs changer : libération de la femme, assouplissement des normes sociales, début du partage des tâches ménagères… On a commencé à nettoyer pour des raisons d’hygiène, un peu plus pour soi et un peu moins pour les autres. La ménagère a vu son horizon s’élargir et la tenue de son intérieur n’a plus été son unique préoccupation.
60 ans plus tard, le ménage reste une préoccupation essentielle : en 2020, la grande majorité des Français le considère toujours comme TRES important. Une étude récente* réalisée par Eléphant Maison révèle que 82% sont fiers que leur foyer soit toujours propre et bien rangé ; ils font régulièrement leurs tâches ménagères (92% au moins 1 fois par semaine), y consacrent du temps (41% y consacrent 3h et plus par semaine) ; ils réalisent cette tâche en majeure partie par eux-mêmes (91% ne font pas appel à une aide extérieure).

(*Source : Etude nationale réalisée par ELEPHANT MAISON sur 1012 Français âgés de 18 ans et plus résidant en France métropolitaine en février 2020)

Alors, plaisir ou corvée ? La majorité des Français n’aime pas le ménage : pour 63% d’entre eux, il s’agit d’une contrainte qu’il faut gérer, voire d’une véritable corvée pour 9%. Mais si beaucoup détestent faire le ménage, certains aiment et même adorent ça ! C’est le profil psychologique des « fées du logis » qu’on retrouve à 15%** dans la population française (on en connaît tous !)

(**Source : Panel Consommateurs Homescan / Typologie entretien NIELSEN/ 9 800 foyers répondants / 50 questions on line du 24 mai au 2 juin 2019)

Véritables chasseurs de poussière, ces fées du logis consacrent un temps conséquent au ménage et assument ! Perfectionnistes, le ménage occupe un jour précis dans leur emploi du temps : elles recherchent les meilleurs produits et utilisent toutes les informations disponibles pour les aider à être efficaces. Loin d’être une contrainte, elles y trouvent même une certaine forme d’épanouissement.

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Épanouissement, vraiment ? Un intéressant article publié en 2016 par Psychologies Magazine tente de l’expliquer en 3 points :

1/ Ça libère des endorphines
Lors du ménage, tout le corps est sollicité. Or notre cerveau est conditionné pour affronter des efforts physiques importants, et ceux-ci seraient nécessaires à notre équilibre mental. Nettoyer libère des endorphines qui procurent apaisement et bien-être.

2 / Ça remet les idées en place
Cette idée part d’un constat plutôt simple : la nécessité d’évoluer dans un environnement sain et ordonné, avant de faire le rangement dans sa propre vie. Le désordre engendre du stress et des soucis, faire le ménage chez soi ce serait faire le ménage… en soi.

3/ Ça redonne du goût aux choses
« Nettoyer sa maison » ne doit pas être pris au sens premier du terme, l’acte a aussi une portée symbolique : c’est se défaire des charges émotionnelles, laisser aller ce qui ne nous est plus utile, regarder d’un œil nouveau ce qu’on a nettoyé ou conservé chez soi.

Pour ces profils, le ménage est un remède anti-stress pour se sentir zen… voire même une nouvelle thérapie du bonheur !

Tout à l’opposé des fées du logis, on retrouve des profils psychologiques qui eux ne prennent aucun plaisir dans les tâches ménagères ni dans la satisfaction du résultat : les « contraints » (16%) et les « désinvestis » (15%). Soit tout de même 31% des Français qui semblent passer à côté des bienfaits psychologiques du ménage.

On commence ici à comprendre que le ménage pourrait en dire long sur celui qui le fait : montre-moi comment tu fais (ou pas) ton ménage et je te dirai qui tu es ! En langage psy, notre rapport au ménage peut être interprété ainsi :

  • Pratiqué en excès, il peut s’apparenter à une tentative de contrôle, une manière de se rassurer dans un environnement incertain ou angoissant : ce sont les obsessionnels, les maniaques, les « toqués » du ménage… souvent moquées d’ailleurs. Ces personnes se montrent souvent intransigeantes avec elles-mêmes et leur entourage, parce qu’elles ne laissent rien faire aux autres, ne leur permettent pas de nettoyer et encore moins de salir.
  • A l’inverse, la société aurait tendance à associer des intérieurs sales à une forme au mieux de laisser-aller, au pire à un épisode dépressif

Mon balai mon psy
Parlez-moi de vos journées de ménage…

Souvenez-vous par exemple de l’émission « C’est du propre », diffusée sur M6 de 2005 à 2013 : on y suivait les missions commandos de Béatrice et Danièle, 2 professionnelles du ménage et de l’hygiène, chez des personnes ayant de grandes difficultés à assumer les tâches ménagères et ayant clairement baissé les bras.

Le déroulé de l’émission était toujours le même, telle une pièce de théâtre en 3 actes bien rodée : nous découvrions avec horreur des intérieurs dévastés, puis nous assistions épatés à d’impressionnants « avant / après » grâce aux conseils avertis des expertes et de leurs techniciens en blouse blanche, enfin nous écrasions presque une larme face à la joie sincère des personnes redécouvrant leur maison enfin libérée de la crasse accumulée : au-delà du ménage fait chez eux, le sentiment de repartir sur de nouvelles bases chez eux… et en eux.

Le profil des personnes chez qui les interventions avaient lieu était souvent le même : familles modestes ou personnes vivant seules, fragilité psychologique, détresse sociale, dépression latente… Le message de cette émission était clairement le suivant : plus vous allez mal, plus votre intérieur va mal ! La production avait même été accusée d’accentuer la saleté des intérieurs visités pour que les images soient toujours plus spectaculaires…

Moins caricaturale, l’émission a été relancée début 2020 sous un autre format : « Cleaners, les experts du ménage » avec toujours ce même concept : faire intervenir des experts en nettoyage chez des particuliers dépassés ayant renoncé au ménage… on y parle recettes de ménage DIY, coaching en rangement et relais sur les réseaux sociaux  pour être tout à fait dans l’air du temps.

Après les Cleaners… les Cleanfluencers ! Tendance récente au succès spectaculaire, les « cleanfluencers » envahissent Instagram avec leurs sessions ménage. Car aujourd’hui, pour être dans le coup sur Instagram, il faut ranger, nettoyer, frotter… et le montrer (tiens tiens, cela ne nous rappellerait pas l’âge d’or des ménagères ?). Rangées les palettes de maquillage et les petites robes de créateurs, bienvenue aux brosses, gants, plumeaux et autres serpillières, leurs ustensiles préférés ! Leur credo apparent ? Le bien-être par le propre, le ménage fun et cool, l’entraide et le partage de tutos.

+ de 95 000 publications sur le hashtag #CleaningTime
+ de 106 000 publications sur le hashtag #menage

Allez jeter un œil au compte « Mrshinchhome » (alias Sophie Hinchliffe), suivi par 3,3 millions d’abonnés : ses photos révèlent un intérieur soigneusement entretenu mais elle n’hésite pas aussi à dévoiler l’envers du décor, beaucoup moins glamour même si joliment mis en scène (partenariats marques oblige) : photos de seaux, gants, détergents… Mrs Hinch insiste auprès de ses « hinchers » (ses followers) sur la notion de développement personnel qui réside dans le nettoyage et le rangement, et sur la joie que peuvent apporter ces activités. Alors bien sûr, Mrs Hinch est aussi une vraie businesswoman qui vient de sortir un livre et des gammes de produits dérivés, mais chut…


Mrs Hinch nous donne des conseils

Autre exemple sur le compte « CleanMama » aka Becky Rapinchuck (535 000 abonnés), qui explique en plusieurs modules comment se libérer l’esprit pour passer à l’action et mettre de l’ordre chez soi. En tutos, elle dévoile ses secrets de fabrication pour des produits détergents faits maison. Ici aussi, la marque « CleanMama » a été déposée et on peut bien sûr acheter la méthode… et les contenants !

Contenant Clean mama
Les contenants CleanMama 
Instagram @cleanmama /DR

« Le bonheur est une maison fraîchement nettoyée » peut-on lire sur l’un de ces comptes feel-good. Certes, une maison bien ordonnée est sans doute source de sérénité. Mais est-il bien nécessaire de faire passer le ménage pour un hobbie branché ? Certains psychologues voient en cette « glamourisation » du ménage un tout autre discours : l’expression d’une profonde crise existentielle. « La vraie question est de comprendre ce que le nettoyage remplace dans votre vie ».

Derrière cette approche fun et bien-être, les clichés et les inégalités ont la dent dure !

Nettoyer, balayer, astiquer…

Qui dit intérieur bien nettoyé dit intérieur… bien rangé ! Avec le ménage vient le temps du rangement, et là aussi on assiste à un véritable engouement pour les méthodes de rangement qui fleurissent partout : livres, séries, coachs, blogs… La « mise en ordre » est le nouveau hobby des fétichistes du bien-être. Psys et coachs sont formels : elle aide à se recentrer sur soi et à mieux vivre dans le présent.

Auteure d’un best-seller « La magie du rangement » qui s’est écoulé à plus de 8 millions d’exemplaires dans le monde et a été traduit dans 35 langues, Marie Kondo fait désormais l’objet d’une série sur Netflix. La Japonaise, reine du rangement, dispense des conseils pour tenir en ordre son logement et prône un style de vie minimaliste appuyé sur le désencombrement.  Souvent encensée, parfois critiquée par les féministes, Marie Kondo ne laisse personne indifférent : on adhère ou pas, et nous vous laisserons vous faire votre propre avis !

marie kondo

La perfection selon Marie Kondo

Ces méthodes vont à l’encontre du « Plus on possède, plus on se sent exister ». Les stockeurs et stockeuses qui archivent et gardent pendant des années un monceau d’objets inutiles (et qu’on retrouvait souvent dans l’émission « C’est du propre » !)  trainent d’après les psychologues une réelle angoisse de séparation et d’abandon.

Nuançons le propos : il est important de comprendre qu’un désordre chez soi ne signifie pas forcément un désordre intérieur ; être désordonné ne signifie pas forcément être perturbé ! Certains expliquent qu’ils ont besoin de ce désordre pour se retrouver, pour avoir un accès direct à tout… Le désordre peut aussi être passager : on traverse une période difficile, on ne prend pas le temps de « mettre les choses au clair »… Ne jugeons pas trop vite ce qui se cache derrière un intérieur sale ou désordonné.

Attention au burn-out ménager !

Blogs, magasins, émissions de TV, coachs… Cette frénésie de propreté et de rangement flirte dangereusement avec une injonction à la perfection. Les réseaux sociaux nous montrent des intérieurs rutilants, impeccablement rangés, et participent activement à une forme de pression sociale sur l’intérieur parfait. Mais on connait aujourd’hui l’influence parfois dévastatrice des réseaux sur notre propre estime de soi : réaction bien humaine, nous nous comparons à ce que l’on voit et cela peut nous renvoyer à nos propres échecs, à nos propres fêlures. « Mon intérieur n’est pas aussi bien propre, rangé, ordonné : qu’est-ce que cela dit de moi ? Ai-je raté quelque chose, pourquoi est-ce que moi je n’arrive pas à gérer alors que les autres y arrivent ? »


Nettoyez, vous êtes filmés !

Pour sortir de cette spirale, nous vous encourageons à mettre en pratique quelques conseils ci-dessous :

  • Dédramatisez ! Votre planning de ménage n’est pas tenu, vous êtes en retard sur vos tâches ménagères ? Et alors ! Remettez à demain ou commencez par une petite tâche, qui une fois réalisée vous donnera du courage pour la suite.
  • Refusez la perfection ! Votre maison n’est pas parfaitement propre ni rangée ? Pas grave ! Les intérieurs parfaits et lisses manquent de vie (et on serait prêts à parier que les propriétaires des comptes Instagram les plus fournis n’ont pas d’enfants J)
  • Sortez de chez vous ! Partir au contact de la nature permet souvent de se remettre les idées en place.
libérée

Libérée, délivrée !

Retrouvez d’autres conseils pratiques et concrets dans cet article du Huffington Post :

A la manière du mouvement « body positive » qui prône l’acceptation de soi face à une société ultra normée sur l’idéal féminin de beauté, on espère voir naître un mouvement qui permettra de dédramatiser le ménage en mettant en scène des intérieurs pleins de vie et « normalement » nettoyés, c’est-à-dire pas parfaits. Car mieux vaut tout de même éviter que la chasse à la saleté ne vire à l’obsession : le ménage est un moyen, pas une fin !

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Ménagez-vous et à bientôt pour une nouvelle chronique !